Umwelt of the bee

From The Soft Protest Digest
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Cover of the original French version

The indifference towards the overall collapse of our biodiversity and the decline of the bee may rely, in one way, on the fact that humans have very little empathy towards insects. There is, in fact, a real misconception about what social insects are and how they think. Indeed, we often believe that insects are intelligent as a group. And yet, they have an intelligence of their own.

To illustrate it, we have worked on describing through an “Umwelt”[1], ergo at the first person, the activity of a bee. This text was written by the collective and later evaluated, word by word, by Fanny Rybak, biologist and researcher at the french CNRS institute, specialized in inter-species communication.

Recorded, it was first broadcasted in its French version during “Le Banquet”, at french contemporary art museum Palais de Tokyo on November 20th 2019. This text is part of a research project called Spore & Pollen.

Versions

  • 🔊 Umwelt de l'abeille
    Listen to the original French version 🇫🇷, read by actress Garance Kim
  • 🔊 Umwelt of the bee
    Listen to the English version 🇬🇧, read by performer Nolwenn Salaün

To know more on the subject

Uncut version of the text (FR)

Dans l’ombre il fait chaud. Je suis serrée contre les autres. Je suis cernée par ces formes douces et immobiles, leur parfum rassurant. Accrochée au motif de cire comme mes sœurs, seules quelques vibrations disparates traversent mes pattes. C’est qu’elles penchent leurs langues dans les alvéoles voisines pour atteindre le pain et le miel épais de la dernière génération.Notre mère immobile n’enfante plus, et du bout de mes antennes je ne capte que son odeur, quelque part au centre de la famille. Les mâles ont été chassés depuis longtemps. L’air chaud remue ma soie. Mes ailes engourdies attendent leur tour pour réchauffer l’atmosphère sèche. Tiens ? Un mouvement inattendu dans la partie haute du rayon de cire, à gauche du Soleil. Les vibrations indiquent une trajectoire de sortie. Dehors ? L’excitation monte de mes pattes au travers de mon abdomen jusqu’à mes mandibules, mes ailes vibrent frénétiquement. Ma sœur a fait son choix : dernières vibrations au bout du rayon, puis plus rien. Elle n’est pas seule, des frissons parcourent la cire par vagues et s’arrêtent lorsqu’elles quittent le rayon. L’air chaud pénètre par les stigmates de mon corps, on étouffe dans le noir. Assez pour sortir ? Je n’ai encore rien vue. Je suis née dans ce noir. Des odeurs, les autres, le réseau de cire, c’est tout. Un rythme particulier, un motif s’élève du centre, il se dirige vers moi, à droite du Soleil. Aux odeurs mêlées de mes sœurs succède celle de mère. Elle doit être là, à quelques alvéoles. Son travail a repris. Je sens le poids des petites masses immobiles tomber délicatement au fond des chambres du couvain. Je me précipite vers le parfum maternel pour me joindre au ballet des sœurs qui entourent notre reine. Quelques antennes effleurées suffisent à m’investir d’un rôle : me pencher dans les chambres encore imprégnées par la visite de notre mère, et du bout de mes antennes, vérifier que le nouvel œuf est bien attaché au fond de cire, dressé au centre de cette forme géométrique familière. Redresser l’œuf si besoin, puis, avant de partir, prendre soin de déposer du bout de ma langue une goutte de gelée royale prêt de lui. Renouveler l’opération dans la cellule voisine si celle-ci n’a pas été visitée par une sœur de l’escorte royale. Je m’applique à la tâche et se faisant, notre rythme s’accélère dans un enthousiasme partagé. Je butte parfois sur une patte attachée au bourrelet des alvéoles, ou sur le gros abdomen gorgé d’œufs et de semences, que notre mère balance agilement d’une chambre à l’autre. Cependant, un déluge de vibrations et de senteurs inconnues assaille les quatre coins du rayon. Mon attention est détournée, des sœurs de l’escorte me bousculent et me rappellent au travail. Mais je suis libre. Je les laisse s’éloigner avec la reine. Je peine à me focaliser sur les nouvelles vibrations qui dessinent sur la cire de multiples trajectoires possibles vers l’extérieur. Je m’approche de l’une d’entre elles. Cette sœur dessine en boucle deux cercles réunis en forme de signe infini, au milieu duquel elle rythme sa danse de six saccades le long d’une ligne droite. Elle est dirigée avec un angle de treize à droite du Soleil. Elle nous offre une goutte de nectar récolté. D’autre sœurs attentives exigent leur part par un grincement effronté. Je n’y tiens plus, pas le temps de recouper plusieurs danses identiques pour m’assurer de la fiabilité du plan de vol. Je veux voir. Je me faufile entre mes sœurs, sur mon chemin mes antennes croisent celles qui raffinent le miel : des langues occupées à avaler et régurgiter le nectar humide sans arrêt pour le sécher avant qu’il ne soit versé dans nos alvéoles. L’abondance des senteurs de nectars frais ne fait que précipiter le mouvement de mes six pattes. Voilà le bout du rayon, où les vibrations cessent. Au dessus de mes yeux, mes ocelles sentent la luminosité changeante. D’autres sœurs m’accompagnent, fébriles. Soudain, une longue bande de lumière se présente devant nous. Je suis éblouie lorsque je passe par la fente. Me voilà dans la lumière. Je peine à distinguer les innombrables formes jaunes et brunes qui m’entourent. Les sœurs atterrissent à ma portée pour échanger le nectar avec celles qui le conduisent à l’abri de la ruche. Les butineuses quittent sans attendre la planche d’envol vers des destinations inconnues. Il fait encore froid. J’échauffe les muscles qui agitent à leur tour mes ailes. Je sais quelle est ma destination. Le Soleil, enfin, est là, son rayonnement touche mes yeux. Angle de treize à sa droite, mes pattes se détachent du bois rugueux et je m’élance seule vers l’horizon. L’odeur de ma famille se perd à mesure que j’accélère le battement de mes ailes. Le vent sur ma soie, les parfums me grisent, et les couleurs s’effacent autour de moi. Je suis agile dans l’espace immense, je n’ai pas peur. Je ralentis lorsque je sens la distance de six saccades donnée par ma sœur, et les couleurs chatoyantes réapparaissent autour de moi. Je frôle ces formes attirantes dont les motifs ultraviolets et les fragrances m’appellent. Je me pose sur l’une d’entre elles. Les dessins concentrent mon désir sur ce centre sculpté d’où s’échappe l’odeur du nectar. Il m’est difficile de maintenir l’équilibre sur ces pétales délicates et je m’agrippe fermement, sans cesser de battre des ailes pour m’alléger. Des billes collantes de pollen jaune volent tout autour de moi. Je plonge pour la première fois ma langue à la base du pistil et aspire le nectar sans tarder. À peine a-t-il coulé dans mon jabot que je me lance sur la fleur suivante. Avide et bientôt gorgée de nectar, je suis recouverte de pollen. Tandis que les peignes de mes pattes antérieures ramènent ces billes rugueuses vers mes pattes postérieures, je découvre que je ne suis pas seule : de nombreuses formes massives et bariolées à l’odeur étrange voguent dans le ciel et les fleurs avec le même but. Ce sont les autres, dont l’existence dépend comme pour mes sœurs et moi des plantes qui nous offrent leur sang dans les fleurs. Moins nombreux, parfois maladroits, certaines fleurs ne s’ouvrent pourtant qu’à eux : elles leurs sont réservées. Après une quinzaine de visites, je suis chargée de nectar et de pollen, il est temps de retrouver le nid. Le Soleil puis la trace odorante familière me guident. Arrivée sur la planche, j’échange avec une sœur le fruit de ma récolte en mêlant ma langue à la sienne. Dans l’atmosphère agitée de ma colonie, je trouve une cellule dans laquelle déposer les pelotes de pollen attachées aux corbeilles de mes pattes. D’une cellule voisine me parvient le parfum délicatement acide du pollen fermenté en pain par quelque levure qui s’est liée à nous. J’y croque des mandibules de quoi récupérer. Je m’apprête à rejoindre la planche et poursuivre mon travail de butineuse mais dans l’ombre, les phéromones inquiètes des nourrices se sont répandues. Du bout de mes griffes je sens le rythme ralenti des pontes de notre mère. Il faut dire que son parfum, dans la ruche, se fane… Si sa réserve de semence venait à s’assécher, seuls d’inutiles mâles sortiraient d’elle, et notre famille s’effondrerait doucement. Hésitante, je me glisse vers le centre du couvain agité où je trouve sans difficulté un monticule de cire fraiche qui dépasse du réseau de bourrelets. Je pousse la cire à sortir de moi et, en parcourant mon abdomen de mes pattes, j’attrape une écaille de cire que j’ajoute respectueusement à celles des autres, avant de m’éloigner. Nous sommes toujours plus nombreuses à ajouter notre pièce à l’édifice qui se dessine, imposant, à la verticale du rayon. Les sœurs cirières quittent leur poste, aux extrémités, pour se joindre à l’initiative, et un grand cocon fragile trône bientôt au centre du couvain. Dans la précipitation, je réalise qu’une seconde cellule royale a été construite à une dizaine d’alvéoles de là. Ce n’est qu’au terme de la construction que mes sœurs nourrices glissent cérémonieusement deux précieuses larves soigneusement choisies dans les vaisseaux de cire. Le peuple jaune a voté et la fratrie doit maintenant se délester d’une bouche trop fastidieuse à nourrir : notre reine ne pond plus qu’une centaine d’œufs par tour de Soleil et il faut réserver notre énergie à nos deux nymphes. Pendant cinq tours de Soleil, elles sont nourries de la gelée que nous tirons de notre tête même, avant que leurs cellules royales ne soient refermées. Sacrifice pour sacrifice. Au retour d’une quête de résine, je m’immisce parmi l’escorte royale, affairée à ses tâches. Le gros corps doux et fatigué se présente à moi. Entre deux pontes, je m’agrippe doucement à son thorax et l’immobilise. Les nourrices comprennent et rejoignent mon étreinte. Mes antennes touchent les siennes lorsque mon venin se répand dans sa chair sacrée. Nous restons un instant enlacées ensembles tandis que les dernières phéromones royales s’échappent. J’arrache mon abdomen de l’aiguillon barbelé, ancré au cœur de son corps. Il continue de libérer son venin au parfum agressif. Mes entrailles humides restent là en lambeau, attachées à l’instrument de mort, lui-même attaché à la dépouille royale. Mes griffes se détachent puis les sœurs qui nous entourent lâchent prise à leur tour. Ma mère et moi tombons le long des alvéoles, dans l’abîme de la ruche.

Notes

  1. The term “Umwelt” designates the environment species or individuals can perceive through their senses. The term can be understood better when using the French expression: “monde propre”, which could be translated by “own world”.